Chaque jour ou presque, depuis la crise des subprimes, elles sont les vedettes de l’actualité. Elles atrophient toute vision politique et émasculent tout projet visant au bien commun. Plus que les courbes des sondages d’opinion, des banques centrales aux ministères, de la Chine à l’Europe en passant par les États-Unis, on scrute chaque matin avec nervosité les notations des agences. Mais ces agences de notation financières restent mystèrieuses quant à leur fonctionnement, leurs dirigeants, leurs stratégies et leur influence.

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Le père fondateur des agences de notation est un ancien bagnard français, connu de tous, Eugène-François Vidocq ! Devenu agent secret sous les ordres du préfet de police, Il eut l’idée de créer en 1833 le premier bureau de renseignements financiers indépendant, avec pour mission de "Détecter les entrepreneurs malhonnêtes et les entreprises à la solvabilité douteuse" (cf. Norbert Gaillard – “Les agences de notation”, éd. La Découverte).

Elles sont aujourd’hui 150 à travers le monde, mais trois d’entre elles couvrent 94% du marché de l’estimation du crédit mondial : Standard & Poor’s (pour 40%) ; Moody’s (pour 40%) ; Fitch Ratings (pour 14%).

Moody’s est la plus anciennes de trois, fondée en 1900 par John Moody pour évaluer le niveau d’endettement des compagnies de chemin de fer. Aujourd’hui filiale de Moody’s Corp. majoritairement détenu par le fonds d’investissement de Warren Buffet, Moody’s compte 4300 employés et réalise un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards de dollars (chiffres 2010).

Fitch Ratings, fondée en 1913 par John Knowles, est aujourd’hui détenue par le holding français Fimalac, dirigé par Marc Ladreit de Lacharrière. L’agence compte aujourd’hui 2360 employés pour un chiffre d’affaires de 657 millions de dollars (chiffres 2010).

Enfin Standard & Poor’s est celle qui permet le mieux de démontrer que les agences de notation ne sont pas ces royaumes de la transparence et de l’objectivité auxquelles les états accordent une si allégeante confiance.

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Fonctionnement et limites

Comme chez les deux autres, ses milliers d’analystes évaluent les comptabilités des entreprises et des états pour déterminer la capacité d’emprunt de chacun. Depuis le désormais trop fameux AAA, jusqu’au D, la notation s’échelonne sur 25 degrés de confiance.

Comme les deux autres, S&P est une entreprise privée (détenue depuis 1966 par le plus gros éditeur américain McGraw-Hill), qui est payée par ses clients. Là se situe le premier “hic” : leurs clients se trouvent être les compagnies qu’elles notent. Par exemple, Coca-Cola paie pour établir sa crédibilité financière. Comme le note Rama Cont, chercheur à l’Université de Columbia et au CNRS, “il existe là un évident conflit d’intérêts”. Ce n’est pas que l’agence truque ses résultats pour faire plaisir à ses clients, mais il arrive qu’elles commettent des erreurs lourdes de conséquences. En 2007, S&P recommande les subprimes comme un produit fiable ne présentant aucun risque. Les banques se sont egouffrées dans l’aubaine. On connaît la suite.

Aujourd’hui les états du monde ressemblent à des parieurs qui auraient perdu une fortune aux courses en suivant le tuyau pourri de “faux experts”, mais continueraient à jouer sur les conseils foireux de ces mêmes “indics” responsables de leur faillite. Aujourd’hui, "leurs notations sont devenus ultra-dominantes, pour ne pas dire exclusives, dans les choix d'investissement", relève le think tank Terra Nova, "ce qui pousse les états à se conduire plus comme des traders que comme des stratèges", regrette Jean-Jacques Ohana, consultant financier et président de Riskelia.

Qui sont ces analystes qui travaillent dans les agences ? "Ce ne sont pas des loups de la finance, plutôt des rats de bibliothèque", confie un ancien. Loin des traders-joueurs gavés de bonus, ce sont des salariés payés cinq, voire dix fois moins que leurs confrères banquiers, et souvent débordés : "Victimes d'un sous-effectif criant, ils croulent sous les dossiers", témoigne l'ex-directrice générale de Moody's France, Catherine Gerst. Du coup, les méthodes d'analyse qui évoluent sans cesse et qui restent bien floues peuvent donner lieu à des erreurs, graves comme on l'a vu encore récemment avec la vraie-fausse dégradation de la note de la France.

Alors pourquoi rester accrochés à ces notations, obsédés par ces notes si sujettes à caution ? Comment ces agences parviennent-elles à décridibiliser des compagnies et des pays sans que leurs erreurs n’entament la leur ? Ces erreurs sont-elles purement techniques ou peuvent-elles être intentionnelles ?

Stratégie et influence

Chercher du côté de leur stratégie et de leurs promoteurs permet un début de réponse qui dessine les agences de notation comme pouvant être l'outil d'une stratégie plus globale.

Prenons l’exemple éloquent de la dégradation de la note américaine par Standard & Poor’s, le 5 août dernier, la faisant passer de AAA à AA+.

Pour nombre d’observateurs, cette tempête déclenchée par S&P est une pure absurdité, dans la seule intention de nuire. Car les apprentis sorciers de S&P savent exactement ce qu’ils font et savent comment pousser l’argent à la panique et plonger le monde dans la tourmente. Dans ce cas, pourquoi ?

S&P avait prévenu le gouvernement Obama de la nécéssité de réduire la dette de 4 milliards de dollars sur dix ans. Après des semaines entières de négociations avec la droite républicaine qui refuse obstinément toute hausse d’impôt pour les plus gros revenus, le président désireux d’éviter tout blocage total des pouvoirs publics parvint à un compromis visant à réduire le déficit de 2,1 milliards de dollars. S&P sanctionna le gouvernement Obama d’une dégradation au AA+, étant donné que ce dernier n’avait pas “obéi”. Les taux s’envolèrent.

D’éminents experts tels que Paul Krugman (Prix Nobel d’Economie) expliquèrent que “Personne n’est moins qualifié que S&P pour juger de l’écnomie américaine”, et réagirent avec véhémence à cette dégradation. Après étude approfondie, il apparut que l’agence s’était trompée de 2 milliards de dollars dans ses estimations (les 2 milliards manquants). Standard & Poor’s reconnut l’ânerie, mais estima que cela ne changeait rien à son verdict.

Pourquoi donc tant de malveillance et de mauvaise foi ? La raison est effroyablement simple. S&P finance le parti républicain. Ça n’a pas suffi en 2008 à empêcher Obama d’arriver à la Maison Blanche. Dés lors, la droite américaine fait tout depuis plus de deux ans pour l’empêcher de mettre son programme à éxecution. Quitte à plonger l’économie américaine dans un gouffre, à placer les États-Unis sous Hong-Kong, à couper les fonds et paralyser le fonctionnement des administrations. La droite américaine et ses financeurs comme Standard & Poor’s veulent se débarrasser d’Obama en 2012. Et ils sont prêts à tout pour cela. Les élections se décideront sur l’état du pays et pas sur un programme. Car si l’élection devait se jouer sur la hausse d’impôt sur les plus hauts revenus, Obama serait réélu haut la main et les plus riches taxés, car plus de 70% des américains appuient le président Obama sur cette voie. Star Parker, sur Fox News, chaine quasi-officielle du parti républicain déclarait récemment “Obama s’est lancé dans une guerre des classes. Nous riposterons.” C’est déjà fait. Pendant ce temps, Moody's, tenue par Warren Buffet, soutien et financeur notoire de la campagne d'Obama, vient de confirmer le AAA des États-Unis. La note serait ainsi un simple outil de campagne, faisant d'un pays, de ses habitants et du reste du monde le jouet des soubresauts des marchés, des peurs des investisseurs, et de la valse des taux d'intérêt.

L’évidence de la non-objectivité et même de l’instrumentalisation des agences est ainsi avérée. À la manière d’un patineur qui continuerait à croire au podium quand ses juges sont aussi les entraîneurs de ses concurrents, il est folie de continuer à patiner tranquillement dans la crise que ces agences ont provoqué sans jamais remettre en cause leur autorité et leur position. Est-il encore temps pour les états de reprendre la main ? Ou, avons-nous "raté le coche en 2008", comme le dit Jean-Paul Fitoussi*, "lorsque les marchés étaient à genoux, on tenait l'occasion de mettre fin au lavage de cerveaux qu'imposait le libéralisme, consistant à répéter que la libéralisation des marchés financiers était source de croissance!" ?

* Jean-Paul Fitoussi, économiste, directeur de l'Observatoire français des conjoonctures économiques (OFCE).

 Pour en savoir plus :

 “Les agences de notation”, éd. La Découverte – 2010 par Norbert Gaillard, consultant à la Banque Mondiale.

(sources : L’Express.fr ; Marianne)