À tous ceux, de vaguement à totalement, séduit par le discours voulant que ne peut être Président de la République que celui ou celle doté d’une expérience suffisante (selon quelle échelle, mystère?), je voudrai exposer ceci.

Zéro de conduite

Démontrons tout d’abord l’absurde de l’argument lorsqu’on le prend à la lettre. Ainsi, M. Sarkozy serait le mieux placé pour se succéder à lui-même, étant dotée de son immense expérience ministérielle et présidentielle que l’on sait. Il semble dans ce cas que la question du bilan soit totalement secondaire. L’avoir déjà été serait l’alpha et l’omega du candidat idéal auquel accorder sa confiance en période de crise, comme pour mieux ne pas laisser le choix ! Les électeurs n’auraient d’autres choix que d’oublier (pour les 54% qui y auraient cru) l’orchestre de fifres des promesses (le gagner plus, la République irréprochable, une autre politique étrangère, la sécurité, etc.). Les résulats contestables donc, et la non-incarnation de la fonction devraient être tus, dominés par de pragmatiques et impératifs dégâts collatéraux d’une présidentialité de la geste et de la ré-action, plutôt que de l’action, soit dit en passant.

Fort de ce constat, j’invite instamment, messieurs Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac de se déclarer candidat à l’élection présidentielle de 2012. Ce sont les deux seuls qu’il nous reste en magasin, et leur état de marche est finalement très secondaire, lorsque l’on sait que l’argumentaire de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, déjà à l’œuvre, sera centré sur l’expérience contre la prétendue inexpérience.

L’État, c’est moi

Au regard de ce point de départ, mettons en perspective quelques leçons théoriques de politique générale.

Qu’est-ce qu’incarner la fonction présidentielle ? Par extension, qu’est-ce que l’État ? “Parce qu’il est le dépositaire de l’intérêt collectif, l’État est le protecteur légitime du futur”*, comme le définit Philippe Delmas. À ce titre, la première et supérieure nécessité, pour celui qui aspire à l’incarner, est d’avoir une vision, un projet global qui lui permette durant son mandat de se placer au-dessus du temps immédiat et de ses soubresauts pour défendre et appliquer ce projet et cette vision pour lesquels il aura été élu.

Dans la continuité de cette idée, “l’État est le gardien des horloges, le pourvoyeur de la lenteur nécessaire, inaccessible aux marchés parce que contraire à la rapidité qui fait leur force”*. De plus, “les entreprises vivent au rythme des marchés et les battements de ceux-ci est trop rapide, et leur logique trop exclusive pour la plupart des changements de structure”* que l’État a, lui, pour responsabilité de mettre en œuvre. Ainsi, le diagnostic est sans appel quant à l’incarnation de l’État par ce gouvernement en général, et ce président en particulier, depuis cinq ans. D’une porosité maladive aux marchés, à la vision du bien collectif par le prisme exclusif du management d’entreprise, l’éxecutif en poste s’est évertuer à jeter aux orties les termes de son mandat.

À gouverner à vue (des plans d’austèrité économique amendés tous les six mois au grè de la réction des marchés, par exemple) ; à légiférer dans la réaction au gré des émotions de l’opinion publique (la mort de la petite Agnès récemment, entre autres) ; ou à empiler des lois comme des (fausses) preuves du travail accomplie (les cinq lois réformant la justice depuis cinq ans s’empilant sans effet, comme la loi sur la rétention de sûreté flattant le goût de la répression de la masse émotive mais inapplicable et inappliquée), “le jeu du Président demeure une politique du ressentiment, une tentative permanente, consciente ou inconsciente, pour dresser les Français les uns contre les autres”**. Quant à son devoir de protecteur du futur dans l’intérêt collectif, nous en sommes à des années lumières !

Dés lors, faisons que, pour ce qui est de l’expérience présidentielle, ce quinquennat finissant, se solde in-fine par une simple malheureuse expérience.

 

* in Le maître des horloges, modernité de l'action publique, de Philippe Delmas, éd. Odile Jacob 1991

Philippe Delmas est docteur en économie et mathématiques, ex-magistrat à la Cour des comptes.

**in Après la démocratie, de Emmanuel Todd, éd.Gallimard 2008